Quand j’étais djeune, je multipliais les entretiens pour des petits boulots. Comme la moitié des filles de mon lycée, j’en ai passé un pour Roland Garros. Après un envoi de CV (4 lignes), lettre de motivation et photo, une assistante m'a appelée pour me demander si je faisais plus d'1m72, si je pesais moins de 60 kilos et si j'étais bilingue Anglais. J'ai répondu oui, oui, et yes, en disant la vérité à trois réponses près. Rendez-vous à 10 heures dans une agence d’hôtesses du 16ème arrondissement de Paris. La majorité des candidates a du sécher les cours pour venir. C’est un entretien collectif, nous sommes une douzaine de filles de 17 à 25 ans à première vue, toutes déguisées en dames avec un tailleur, des talons et un chignon, sauf une petite rousse qui est en jean et en Converses. Tout le monde la regarde de travers. Elle murmure à la chargée de recrutement : « On ne m’a pas dit de venir en tailleur… » Celle-ci lève les yeux au ciel.
Assise devant une table avec une petite bouteille d'eau, face à un demi cercle de chaises, façon jury de casting, elle commence par nous briefer : « Roland Garros, c’est VIP, c’est sélect, c’est paillettes. L’an dernier, une hôtesse a donné une casquette à Patrick Bruel. Patrick Bruel, vous vous rendez compte ?». Elle dit ça en s’éventant avec une feuille, ce qui lui donne un petit air Karl Lagerfeld (sauf que lui est souriant, en comparaison). La présence de Patrick Bruel est sans doute l’avantage induit qui fait que le salaire est au SMIC horaire. Nous devrons nous attacher les cheveux, nous maquiller de façon discrète mais impeccable, ne pas parler si on ne nous sollicite pas. Le tailleur sera prêté par l’agence. Pas de piercing, pas de bijoux trop gros ou trop originaux, aucun signe religieux sauf des croix ou des étoiles de David en pendentif. Les mains doivent être manucurées. Note pour plus tard: arrêter de me ronger les ongles.
Elle nous distribue des questionnaires à remplir, avec diverses informations : les langues parlées, l'expérience, la taille de vêtements : vous avez le choix entre 34, 36, 38, 40, qu’il vaut mieux ne pas dépasser; le poids, et la taille. Je m’enlève 5 kilos et je me rajoute 5 centimètres, en priant pour qu’il n’y ait pas de séance de mesure générale.
Une case est prévue pour la couleur de cheveux. Ma voisine me demande si, à mon avis, elle est plutôt blond californien ou plutôt blond vénitien. Je lui réponds qu’elle est plutôt « blond eau oxygénée ». Ca n’a pas l’air de lui convenir. Nous avons du apporter trois photos, mais bien sûr, tout le monde en a apporté un lot de 4 et la salle se lance dans une séance de découpage. La chargée de recrutement est vite dépassée par les « Tu m' prêtes tes ciseaux ? » Comme en classe, il y a la fille du 1er rang qui en a apporté deux paires et qui dit aux autres en les toisant « Vous auriez pu penser à découper avant de venir ! ».
Une par une, les candidates doivent maintenant se lever et se présenter au milieu de la salle. Elles sont principalement lycéennes ou étudiantes, en langues, en communication, en commerce… Une seule a plus de 30 ans, elle est mère au foyer, et vient pour « arrondir ses fins de mois ». La chargée de recrutement lève un sourcil. La suivante précise en rougissant qu’elle est « classée » au tennis, mais ça n’a pas l’air d’impressioner notre jurée. Ma voisine blonde explique qu’elle a 3 ans d’expérience de barmaid, mais qu’elle aimerait bien dormir quelques heures par nuit pour être réveillée pendant ses cours. Roland Garros serait une bonne référence pour devenir hôtesse en événementiel, et pouvoir ensuite travailler au salon de l’auto, dans les défilés de mode, ou pour les loges VIP d’événements sportifs. Son plan de carrière semble plaire à la chargée de recrutement, qui hoche la tête comme si elle se disait en son fort intéieur "Oh oui, oh oui, très bien, tu viendras chanter à Baltard, bleu." Vient le tour de celle qui est en jean, elle s’excuse encore. La chargée de recrutement lui dit que ce n’est pas la peine qu’elle se présente trop longtemps. Elle croit être discrète quand elle raye son nom sur sa fiche.
C’est
à moi. La porte est trop loin pour m’esquiver. Je fais une tentative
d'humour trop longue à raconter ici qui tombe à plat, comme souvent, et
je poursuis avec une présentation plus académique, dont l'idée générale
est "Quand je serai grande, je serai hôtesse à Roland Garros. J'ai
rêvé toute ma vie de porter le tailleur rouge, ce serait un honneur
incommensurable, la concrétisation d'un rêve ". Je n’arrive pas à
voir ce qu’elle écrit sur sa fiche. Je retourne à ma place avec la
démarche de JR Ewing. Savoir marcher sur des talons aiguilles n'est pas
donné à tout le monde.
Après
moi, une très belle fille, sûrement sosie officiel d'Angeline Jolie
(mais sans United Colors of Benetton à ses basques) raconte son
parcours. La chargée de recrutement l’arrête net : « Vous n’avez pas d’escarpins ? On avait dit, des escarpins ! »
Elle bafouille. En effet, elle porte des sandales et ses orteils sont
visibles. Des orteils visibles, dans le 16è, c’est limite ostentatoire.
Karl Lagerfeld la pointe avec son crayon en disant « La prochaine fois, des escaprins ! Je veux être sûre que vous savez marcher avec des talons. » Oups, dois-je prendre cette remarque pour mon numéro d'équilibriste Texanne ?
Nous devons ensuite nous mettre en file indienne et, face à elle, faire un sourire pour être prises en photos, au cas où nous ayions utilisé Photoshop sur nos 3 photos d'identité, ce qui ne me serait jamais venu à l'esprit (j'ai utilisé Paint). Ces photos sont destinées à des books pour les clients qui pourront choisir, comme à la foire au bétail ou dans une agence matrimoniale russe, sur catalogues. Je suis tentée de demander si on doit tirer la langue ou se toucher les cheveux dans le style "Entrevue" en posant, mais comme l’assemblée semble imperméable à l’ironie, je m’abstiens. Je montre mes dents pour feindre un sourire.
En partant, la chargée de recrutement nous indique : « Au
fait, on ne rappelle personne : c’est à vous de rappeler. Ca démontrera
votre motivation. Et si vous n’êtes pas prises, inutile de demander des
explications, on ne vous en donnera pas ; on n’a pas le temps. »
Sur le trottoir, certaines remettent des baskets sorties de leur sac à
main directement sur leurs collants ou défont leur chignon, offrant un
défilé incongru aux passants, sauf la petite rousse qui continue
d'essayer de convaincre le groupe, déjà en train de se disperser: " Mais je vous jure, on ne m'a pas dit de venir en tailleur ! "
Marlène Schiappa - paru en juin 2008 sur le Neuilly Bondy Blog
Ca me rappelle des choses... Mon premier entretien pour un boulot d'hôtesse au salon de l'auto, je n'ai bien sûr pas été prise (il me manque une dent, pas assez claaasse) mais ça m'a permis de me blinder pour les entretiens suivants.
Je viens de passer 2 ans de bonheur comme hôtesse d'accueil dans un cabinet d'avocats (en presta sinon ça n'est pas drôle) et chez eux il faut avoir une vraie personnalité, le physique y est franchement secondaire ...
Rédigé par : tandm | mardi 26 mai 2009 à 09:33
J'ai adoré ton article.
Encore ce genre de récit, quand tu veux, et avec un immense plaisir.
Rédigé par : Supamum | mardi 26 mai 2009 à 11:00
J'ai horreur de ce genre de job ! Les femmes ne sont pas des steaks quand même et je trouve que ça n'a rien de valorisant
Enfin c'est mon point de vue
Mais le récit extra j'adore te lire Marlène ;-)
Rédigé par : Marjorie | mardi 26 mai 2009 à 12:21
@ Tandm: Absolument, dans ce genre de job il faut être le plus insipide possible !
et je le dis sans mépris, je l'ai fait pendant des années par nécessité, mais c'est vraiment un job particulier...
@Supamum: merci :D
@ Marjorie: oui, le pompon étant la séance photo, "pour qu'on puisse nous choisir sur catalogue"...
Rédigé par : Marlène (Maman travaille) | mardi 26 mai 2009 à 12:26
:)
Rédigé par : Loradette | mardi 26 mai 2009 à 13:34
Excellent, j'ai bien ri et le coup des baskets je connais aussi mais moins prestigieux que Roland Garros:))MERCI
Rédigé par : catherine | mardi 26 mai 2009 à 15:43
Alors, au final, tu as pu distribuer une casquette à Patrick Bruel ?
Rédigé par : karmara | mercredi 27 mai 2009 à 17:20
merci Catherine :)
Karmara, non, même pas... le drame de ma vie...
Rédigé par : Marlène (Maman travaille) | jeudi 28 mai 2009 à 07:59
J'adore lire ce genre d'article...c'est valable pour les hotesses!!!!
Rédigé par : linda | jeudi 19 août 2010 à 05:12
Tandm, moi aussi il me manque une dent suite à une chute à vélo et ce n'est pas la classe du tout.Je travaille comme conseiller de clientèle(sourire oblige) pas classe du tout. J'ai du me faire un prothèse mobile que n'est pas esthetique, mais en decembre je me ferai un implant pour retrouver mon joli sourire.
Rédigé par : Andy | lundi 27 septembre 2010 à 12:44